
Le retour d'une vieille connaissance : une affaire de cœur et de temps
En posant mes mains sur le châssis de ce Vincent SV-237 MKII, je ne peux m'empêcher de marquer une pause, le regard perdu vers le fond de mon auditorium. Nous sommes en l'an 2000. À l'époque, Vincent Audio faisait une entrée fracassante en France, bousculant les hiérarchies établies avec une insolence rafraîchissante. C'était l'une des premières signatures "exotiques" que nous avions choisi de défendre bec et ongles. Hélas, les méandres d'une distribution française alors erratique, faite de rendez-vous manqués et de logistique incertaine, nous avaient contraints, le cœur lourd, à délaisser la marque quelques années plus tard.
Aujourd'hui, vingt-cinq ans après nos premières amours, c'est avec une émotion de vieux briscard que je vois la marque réintégrer nos salons d'écoute. Le plaisir de vous la proposer à nouveau est teinté de cette satisfaction particulière que l'on éprouve en retrouvant un ami de jeunesse qui n'aurait rien perdu de sa superbe, bien au contraire.
Vincent Audio est une de ces histoires qui commencent modestement et finissent par compter. Fondée en Allemagne dans les années 1990, la marque s'est taillé au fil du temps une réputation discrète mais solide dans ce territoire exigeant qu'est la haute-fidélité accessible — un oxymore apparent que Vincent a su réconcilier avec une patience d'artisan.
Ce qui distingue Vincent Audio dans le paysage encombré de l'électronique audio, c'est une philosophie presque romantique : celle du mariage entre l'ancien et le nouveau. Ses amplificateurs hybrides, qui mêlent la chaleur organique des lampes triodes à la puissance musclée des transistors, ressemblent un peu à ces vieilles maisons de famille dont on aurait modernisé la plomberie sans toucher aux boiseries. On y entre, et l'on s'y sent bien sans trop savoir pourquoi.
Il y a chez Vincent Audio quelque chose de foncièrement honnête — des produits pensés pour durer, pour sonner juste, pour disparaître derrière la musique plutôt que s'en faire les héros. Une marque qui n'a jamais eu besoin de crier pour se faire entendre, et qui préfère, à raison, laisser ses machines parler à leur place.
En cela, Vincent Audio ressemble aux meilleures choses : on ne la découvre pas par hasard, on finit par tomber dessus.
La marque Vincent Audio conçoit ses appareils en Allemagne, tandis que la fabrication est confiée à la Chine, avec un contrôle qualité visiblement très sérieux : l’engin, une fois posé sur le meuble, respire le sérieux, la densité… et les watts.

Présentation du SV-237 MKII
Le Vincent SV-237 MKII est la troisième évolution d’un best-seller de la marque. On retrouve :
→ une architecture hybride : préamplification à tubes (1 x 12AX7, 2 x 6N1P NOS),
→ étage de puissance en classe AB à forte polarisation, avec 10 W en pure classe A avant de basculer sur la pleine cavalerie.
→ une section DAC intégrée basée sur une puce Burr-Brown PCM5102 acceptant les flux 24/192 via les entrées optique et coaxiale,
→ une connexion Bluetooth 5.0, bien pratique pour un usage occasionnel ou familial,
→ une puissance officiellement annoncée de 2 x 150 W / 8 Ω et 2 x 250 W / 4 Ω.
En clair : sous le capot, ce n’est pas un ampli de salon timide, mais une vraie centrale qui prétend driver à peu près tout ce qu’on osera lui brancher.

Construction & ergonomie
La main de fer dans un gant de velours (et de métal)
À l’heure où la Haute-Fidélité semble parfois se perdre dans une course à l’épure scandinave ou, à l’inverse, dans une débauche de luxure technologique inutile, le Vincent SV-237 MKII nous rappelle qu’il fut un temps où l'on achetait un amplificateur au kilo, avec la certitude que la masse servait la musique. En sortant la bête de son carton, mes vieilles vertèbres ont immédiatement reconnu la signature de la maison : vingt-cinq kilogrammes de certitudes.
La façade, une plaque d’aluminium brossé d’une épaisseur rassurante, arbore cette esthétique "néo-classique" qui ne cherche pas à plaire aux modes éphémères. On y retrouve cette fameuse lucarne circulaire, cet œil de cyclope où trône, telle une relique sacrée, le tube 12AX7 de l’étage de pré-amplification. Certains y verront un artifice marketing pour flatter l’amateur de « son tube » ; j’y vois, après trente ans de métier, une petite mise en scène théâtrale qui a le mérite de nous rappeler que la musique est aussi une affaire de chaleur humaine, de filament qui rougit dans la pénombre du salon.
Une construction à l’épreuve du temps (et des oreilles exigeantes)
Lorsqu’on soulève le capot, le spectacle est à la hauteur des attentes du mélomane averti, celui qui a appris à ne plus se laisser berner par des intérieurs vides cachés sous des carrosseries rutilantes. Ici, l’espace est optimisé avec une rigueur toute germanique. Le cœur du système — un transformateur toroïdal massif — est flanqué de dissipateurs thermiques aux dimensions généreuses, nécessaires pour évacuer les calories d'une section de puissance qui ne plaisante pas.
La qualité d'assemblage force le respect. Les connectiques à l'arrière, souvent le parent pauvre des productions modernes, sont ici d'une robustesse exemplaire. Les borniers haut-parleurs sont massifs, isolés, prêts à mordre dans du câble de forte section sans broncher. On sent que Vincent a conçu cet objet pour qu'il soit le compagnon d'une vie, ou du moins d'une double décennie, loin de l'obsolescence programmée qui ronge notre époque.
Le détail qui tue : la modernité discrète
La version MKII apporte son lot de mises à jour, notamment l’intégration d’un DAC et du Bluetooth. Si mon cœur de puriste a toujours une petite hésitation face à l'intrusion du numérique dans ces architectures de haute volée, je dois admettre que l’intégration est propre, presque invisible, ne venant pas trahir l'ADN analogique de l'appareil. Le sélecteur de source et le potentiomètre de volume (signé ALPS, une vieille connaissance qui ne trahit jamais) offrent une résistance tactile onctueuse, ce petit plaisir sensoriel que seul l'analogique de qualité sait encore nous offrir.
Le verdict de l'expert
Le Vincent SV-237 MKII ne cherche pas à réinventer la roue. Il se contente de la faire tourner avec une assurance tranquille. Sa fabrication est un hommage à une certaine idée de la hi-fi : généreuse, solide, et habitée. On n'est pas ici dans la dentelle de l'orfèvrerie de luxe à prix indécent, mais dans la belle ouvrage, celle qui rassure le mélomane avant même que la première note ne s'échappe des enceintes. Un bel objet, sérieux sans être austère, qui promet de durer aussi longtemps que votre passion pour les nocturnes de Chopin ou les envolées de Coltrane.

Caractéristiques
Le Vincent SV-237 MKII appartient à la catégorie « gros intégrés rassurants » :
→ Largeur : 43 cm
→ Hauteur : ~15 cm
→ Profondeur : 43,5 cm
→ Poids : un peu plus de 20 kg.
Face avant sobre, plutôt réussie dans sa version noire :
→ large potentiomètre de volume central,
→ sélection d’entrées claire,
→ petite fenêtre laissant deviner doucement la lueur des tubes – juste ce qu’il faut de « tube porn » pour flatter l’ego audiophile sans virer à la guirlande.
À l’arrière, c’est sérieux et complet :
→ 3 entrées ligne RCA analogiques,
→ 2 entrées numériques (optique + coaxial),
→ Bluetooth,
→ Pre-out, Rec-out,
→ doubles borniers HP capables de gérer deux paires d’enceintes.
La sensation globale est celle d’un produit robuste, très bien fini pour son tarif, avec des commandes qui inspirent confiance. Si l’on garde en tête qu’on reste sous la barre des 3 000 €, le rapport “mécanique / tarifs” est franchement flatteur.
Tarif au 01-03-2026 : 2.590 euros ttc
Lien Boutique Web : https://www.opus51.net/home/vincent-sv-237mkii.html

Conditions d'écoute
Au fil des semaines, le Vincent SV-237 MKII a été branché sur plusieurs systèmes au magasin, notamment :
→ enceintes de type "vintage" Pylon Audio Jade 20,
→ bibliothèques Dynaudio Special Forty,
→ colonnes Revival Audio Atalante 4,
avec, en sources :
→ lecteur CD (et drive) de gamme intermédiaire puis plus ambitieuse (GoldNote),
→ lecteur réseau avec sortie numérique sur le DAC interne du Vincent (Eversolo),
→ puis DAC externe plus haut de gamme pour voir jusqu’où l’ampli pouvait aller (Eversolo et Merason).
→ Câblage secteur et modulation “raisonnable” mais soigné – comme toujours chez Opus51 : pas de ésotérisme délirant, mais rien de livré avec le Vincent non plus.
Résultat : l’ampli ne s’est jamais réellement trouvé mis en difficulté, que ce soit sur des charges sages ou des enceintes un peu plus capricieuses. On sent que l’alimentation est dimensionnée pour encaisser les humeurs de la musique sans pomper, même à niveau réaliste.

Cannonball Adderley : Somethin' Else (High Definition Tape Transfers 2022 - DSD256)
Paru en 2022 chez Blue Note Records
Artistes principaux : Cannonball Adderley, Miles Davis
Genre : Jazz
Il y a des matins où l’on pose un disque sur la platine – ou, plus prosaïquement en 2026, où l’on lance un fichier haute définition – avec l’élégance fatiguée de celui qui croit avoir déjà tout entendu. Trente ans à brancher, débrancher, comparer, soupirer. On devient méfiant. Les superlatifs glissent sur vous comme la pluie sur un imperméable anglais.
Et puis il y a ces instants où l’on remet en cause son propre cynisme.
Pour inaugurer les écoutes du Vincent SV-237 MKII, j’ai choisi Somethin’ Else de Cannonball Adderley, dans la version 2022 proposée par High Definition Tape Transfers, à partir du catalogue Blue Note Records. Une prise de risque calculée : on ne triche pas avec ce disque. On ne maquille pas Miles.
HDTT, pour ceux qui ne fréquentent pas ces cercles un peu obsessionnels, pratique l’art délicat du transfert analogique avec une dévotion presque monacale. Pas de lifting numérique tapageur, pas de maquillage flatteur : simplement la volonté de préserver la chair de la bande, sa respiration, sa densité. On n’y gagne pas un son “moderne” ; on y retrouve un son vivant.
Quant à Somethin’ Else, enregistré en 1958, c’est ce genre d’album que l’on croit connaître par cœur jusqu’au jour où il se met à vous regarder différemment. Officiellement signé Adderley, mais porté par la présence sculpturale de Miles Davis, c’est un disque d’équilibre, d’élégance retenue, de tension maîtrisée. “Autumn Leaves” y flotte avec une grâce presque insolente.
Dès les premières mesures, le Vincent SV-237 MKII surprend. Non par un effet spectaculaire, mais par une fluidité qui s’impose sans bruit. La musique coule. Elle ne semble pas fragmentée, disséquée, surlignée au stabilo audiophile. Elle se déploie. On sent que l’ampli ne cherche pas à impressionner ; il laisse faire.
Le léger galbe du bas-médium, signature assumée de l’appareil, apporte aux timbres une densité charnelle. Le saxophone d’Adderley n’est pas seulement une ligne mélodique : il a du souffle, de la colonne d’air, un poids presque physique. La trompette de Miles conserve son éclat métallique, mais sans acidité, sans cette crispation que certains systèmes trop analytiques transforment en piqûre.
Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence. Le piano retrouve son bois, sa résonance interne ; la contrebasse ne boursoufle pas, elle ancre. Les cymbales scintillent sans siffler. Tout paraît à sa place, dans une continuité presque organique.
La dynamique des cuivres, elle, est respectée avec une aisance tranquille. Les attaques surgissent, franches, mais sans brutalité. Le Vincent SV-237 MKII semble disposer d’une réserve de courant qui évite toute compression perceptible. Les crescendos respirent. Rien ne se tasse. Rien ne se crispe.
Et puis, il y a ce phénomène plus difficile à expliquer, celui que l’on n’ose plus trop écrire de peur d’avoir l’air sentimental : la présence.
La scène ne déborde pas artificiellement vers les murs du salon. Elle s’installe devant soi, avec profondeur et stabilité. On distingue les plans, les distances, la batterie légèrement en retrait, la trompette un peu en avant. À plusieurs reprises, je me suis surpris à relever la tête, comme si quelqu’un venait d’entrer dans la pièce.
C’est là que la petite flamme, que l’on croyait disciplinée par des décennies d’écoute critique, vacille à nouveau. On cesse de tester. On écoute.
Le Vincent SV-237 MKII n’est pas un microscope chirurgical. Il ne dissèque pas la musique jusqu’à l’os. Il la rend crédible. Il la rend humaine. Sa chaleur mesurée, sa fluidité constante, son respect des timbres et des dynamiques composent un ensemble qui donne envie de rester assis, de laisser défiler les plages, d’oublier l’appareil.
Et pour un vieux critique qui a vu passer tant d’amplificateurs promettant monts et merveilles, c’est peut-être le compliment le plus sincère que l’on puisse formuler : avec lui, on ne cherche pas le défaut.
On relance simplement “Autumn Leaves”.
Chopin : Complete Waltzes [24-96]
Artistes principaux : Alice Sara Ott
Paru le 04/01/2010 chez Deutsche Grammophon (DG)
Genre : Classique
Il y a des soirs où l’on lance un enregistrement de Chopin avec la prudence de celui qui a trop aimé. Trop aimé au point d’user un vinyle jusqu’à l’os. Trop aimé au point de confondre, à douze ans, les valses avec les intrigues d’Alexandre Dumas.
Je me revois, adolescent, le Philips de Georges Cziffra tournant inlassablement, pendant que d’Artagnan croisait le fer et que Chopin faisait tournoyer les salons d’un XIXᵉ siècle imaginaire. À cet âge-là, on ne parlait ni de bande passante, ni de dynamique. On parlait d’émotion. Ou plutôt on la vivait sans la nommer.
Cinquante ans plus tard, me voilà confortablement installé, testant un amplificateur comme on ausculte un patient. Trente ans de matériel ont poli mon enthousiasme. On devient soupçonneux. On se protège. On a entendu tant de promesses.
Et pourtant.
Pour poursuivre les écoutes du Vincent SV-237 MKII, j’ai choisi l’intégrale des valses de Chopin par Alice Sara Ott, enregistrée en 2010 pour Deutsche Grammophon, ici en 24/96. Une jeune pianiste allemande, 22 ans à l’époque, déjà d’une maîtrise insolente mais d’une élégance rare. Sa lecture n’est ni démonstrative ni empesée : elle danse. Elle respire. Elle évite le sucre et le pathos.
La prise de son, typique de DG, est ample, légèrement satinée, jamais agressive. Un piano capté avec profondeur, avec de l’air autour, avec cette réverbération naturelle qui laisse le bois vibrer.
Dès les premières mesures, le Vincent SV-237 MKII installe le décor.
Le piano apparaît, non pas comme une image stéréo abstraite, mais comme un instrument en volume. On perçoit la largeur de la table d’harmonie, la densité du registre médian, la résonance qui s’étire.
Le léger galbe chaleureux de l’amplificateur, que j’avais déjà remarqué sur le jazz, agit ici comme un baume discret. Les harmonies se déploient avec richesse. Les notes ne sont pas seulement définies : elles sont incarnées. Le médium respire, les graves soutiennent sans lourdeur, les aigus chantent sans briller de manière clinique.
Les doigts d’Alice Sara Ott virevoltent avec une précision aérienne. Les traits rapides restent liés, fluides. Le Vincent SV-237 MKII ne fragmente pas le discours. Il ne dissèque pas. Il accompagne. Il laisse le phrasé se dérouler avec naturel, sans sécheresse ni surlignage.
Et très vite, le critique s’efface.
Je reste seul avec mes souvenirs.
Le garçon de douze ans réapparaît, celui qui écoutait Cziffra en rêvant d’épées et de voyages. Sauf qu’aujourd’hui, le fauteuil est plus confortable, le café plus subtil, et le regard plus lucide.
Oui, le rendu est un peu chaleureux.
Mais loin d’être une coloration gênante, cette chaleur ajoute une forme de bien-être. Elle enveloppe l’écoute d’une lumière douce, presque dorée. Elle facilite la nostalgie sans la caricaturer.
La dynamique est respectée avec une belle retenue : les accents ne claquent pas sèchement, ils s’épanouissent. Les pianissimi restent lisibles, suspendus. Le système ne cherche pas à impressionner ; il cherche à convaincre. Et il y parvient en douceur.
Ce qui me frappe surtout, c’est cette présence.
À plusieurs reprises, j’ai eu l’impression presque troublante qu’un grand piano avait été discrètement installé dans le salon. Non pas un fantôme sonore, mais un instrument crédible, tangible, occupant l’espace avec cohérence.
On passe sa vie à parler de neutralité, de transparence, de fidélité. On dissèque les timbres, on compare les alimentations, on mesure les puissances. Et puis un soir, Chopin vous rappelle que la finalité n’a jamais été la performance technique.
Elle a toujours été cette minute suspendue où l’on cesse de tester.
Le Vincent SV-237 MKII ne transforme pas l’écoute en laboratoire.
Il la transforme en moment.
Et pour un vieux critique un peu blasé, qui croyait avoir classé ses émotions dans des tiroirs bien rangés, il est presque rassurant de constater que la petite flamme, elle, n’a jamais cessé de brûler.
Supertramp : Crisis? What Crisis? (Remastered 2025 24-192)
Paru le 14/09/1975 chez A&M
Genre : Rock
Il y a des disques que l’on choisit pour tester un système. Et puis il y a ceux que l’on convoque pour se tester soi-même.
Lorsque j’ai glissé dans la playlist la version remasterisée 2025 en haute définition de Crisis? What Crisis? de Supertramp, je n’étais plus tout à fait dans l’exercice professionnel. Ou peut-être que si, justement. Trente ans à écouter des amplificateurs vous apprennent une chose : le vrai juge, ce ne sont pas les mesures, ce sont les souvenirs.
Je ne sais pas si cela tient du hasard ou d’un enchaînement secret de nos propres nostalgies, mais cet album était, dans mon adolescence, le frère jumeau des valses de Chopin. Les deux tournaient à égalité sur ma platine vinyle un peu fatiguée. J’habitais alors à Vienne. Premières années de collège. Premières amitiés hésitantes. Premières musiques qui ne venaient plus des parents.
À l’époque, je croyais que Crisis? What Crisis? était le deuxième album du groupe. Il est en réalité le quatrième, publié en 1975 chez A&M, coincé entre la reconnaissance critique de Crime of the Century et les succès à venir. Mais pour moi, il restera toujours le plus important.
Supertramp, c’était une anomalie raffinée dans le paysage rock des années 70 : des mélodies travaillées, des harmonies vocales sophistiquées, des claviers omniprésents, une rythmique parfois teintée de jazz, et cette ironie britannique qui empêchait toute lourdeur. Au centre, Rick Davies, avec ses claviers habités et sa voix légèrement voilée ; derrière les fûts, Bob Siebenberg, d’une précision jamais mécanique ; et aux vents, John Helliwell, dont le saxophone donnait au groupe cette touche immédiatement reconnaissable.
Des titres comme Sister Moonshine, A Soapbox Opera, Another Man’s Woman — avec son solo de piano presque jazzy — ou le délicatement mélancolique Two Of Us ont, sans que je m’en rende compte, modelé mes goûts. Cette manière d’allier complexité harmonique et accessibilité, de faire cohabiter la sophistication et la fragilité.
La remasterisation 2025 apporte une lisibilité accrue. Le grave est plus ferme, les plans sonores mieux étagés, l’air circule davantage autour des instruments. Rien de spectaculaire, pas de chirurgie numérique démonstrative, mais une respiration retrouvée.
Et puis il y a le Vincent.
Le Vincent SV-237 MKII, avec sa chaleur maîtrisée, enveloppe l’album d’un confort presque tactile. Les claviers de Rick Davies gagnent en densité, en assise harmonique. Le piano ne claque pas ; il chante. Les nappes électriques ont du corps. La batterie de Bob Siebenberg retrouve son relief : grosse caisse ancrée, caisse claire nette sans sécheresse, cymbales lumineuses sans acidité. Les interventions de John Helliwell aux vents se détachent avec naturel, sans projection artificielle.
Les timbres sont beaux. Peut-être un peu trop beaux, diront les puristes du scalpel. Il y a ce léger halo chaleureux qui polit les angles, qui adoucit les aspérités. Mais dans ce contexte précis, loin de me déranger, cela amplifie le plaisir. Cela rend l’écoute confortable, presque enveloppante.
Sur Another Man’s Woman, le solo respire. La dynamique se développe sans crispation. L’ampli ne compresse pas, ne cherche pas à impressionner. Il laisse la musique vivre.
Ce qui me touche le plus, pourtant, n’est pas la qualité technique — bien réelle — mais le pont invisible qui se crée entre le passé et le présent. Je redécouvre des détails que mon système d’adolescent était incapable de révéler : subtilités d’arrangements, jeux de voix, micro-dynamiques. Et en même temps, je retrouve intacte l’émotion première.
On parle souvent de fidélité sonore. Mais la fidélité la plus précieuse est peut-être celle qui respecte nos souvenirs sans les trahir.
Le passé ne revient pas. Il ne le fera jamais. Mais certains soirs, grâce à une électronique bien choisie, il s’installe à côté de vous pendant quarante minutes. Et vous écoutez, sans plus analyser.
Trente ans que je teste du matériel. Trente ans que je me méfie des emballements. Pourtant, face à Crisis? What Crisis? dans ces conditions, je dois bien l’admettre : la petite flamme n’est pas éteinte.
Elle vacille peut-être moins fort qu’à douze ans.
Mais elle brûle toujours.

Conclusion — Le Vincent SV-237 MKII, ou le plaisir avant tout
Après des heures passées en compagnie de Cannonball Adderley, de Chopin et de Supertramp, je pourrais, comme il est d'usage, m'abriter derrière les formules consacrées — évoquer l'équilibre spectral, la tenue en courant, la cohérence de phase. Trente ans de métier m'ont forgé ce vocabulaire, cette armure respectable. Je sais m'en servir.
Mais ce serait, une fois de plus, passer à côté de l'essentiel.
Le Vincent SV-237 MKII n'est pas un amplificateur spectaculaire. Il ne cherche ni à éblouir par une hyper-définition clinique, ni à dilater artificiellement l'espace sonore pour en mettre plein la vue. Il n'est pas non plus de ces puristes ascétiques qui vous servent la vérité nue, froide, sans égards. Non — il est autre chose, et c'est précisément ce qui mérite qu'on s'y attarde : c'est un appareil qui assume une personnalité.
Sa musicalité est fluide, continue, jamais fragmentée. Ses timbres sont charnels, légèrement chaleureux, d'une flatterie particulièrement juste sur les voix, les cuivres, le piano. Sa dynamique est saine, respectueuse des écarts sans crispation inutile. Il drive avec assurance et stabilité la grande majorité des enceintes qu'on lui confie, et sa section DAC intégrée, plus que correcte, en fait un système cohérent et résolument moderne. Ce léger embonpoint dans le bas-médium — qu'un autre temps on eût appelé une rondeur — apporte une densité rassurante, une présence physique qui favorise l'immersion. Sur le jazz comme sur le rock, il donne du corps. Sur le piano, il offre une richesse harmonique presque tactile, crédible comme une belle salle un soir de concert.
Les défauts existent, bien sûr. Ils existent toujours. Les amateurs de neutralité absolue, de lecture chirurgicale et de découpe au scalpel lui reprocheront un léger voile chaleureux qui polit certaines aspérités, une résolution fine qui, sans être insuffisante, ne rivalise pas avec des intégrés deux à trois fois plus coûteux, et ce caractère résolument musical plutôt qu'analytique. Ces reproches sont légitimes. Je les entends. Je les note. Et puis je relance un disque.
Car en 2026, où le marché propose des amplificateurs toujours plus techniques, toujours plus démonstratifs, souvent plus onéreux et pas nécessairement plus émouvants, le Vincent SV-237 MKII occupe une place que je n'aurais pas cru si rare : celle d'un appareil qui donne envie d'écouter de la musique plutôt que de changer de matériel. Sous la barre des trois mille euros, il délivre une puissance confortable, une polyvalence réelle, une signature engageante — et surtout cette disposition naturelle à retenir l'auditeur dans son fauteuil, album après album, sans fatigue, sans procès.
Il ne flatte pas l'ego audiophile. Il flatte l'envie d'écouter. Ce n'est pas la même chose.
Et pour un vieux critique un peu blasé — qui a vu défiler, au fil des décennies, des électroniques plus chères, plus ambitieuses, parfois plus impressionnantes dans leurs démonstrations, mais au fond moins attachantes dans la durée — cette qualité-là compte infiniment. Plus qu'on ne voudrait l'admettre, parfois.
Des amplificateurs techniquement irréprochables, il y en a beaucoup. Des amplificateurs qui donnent envie de rester assis longtemps, sans fatigue, avec le sourire discret de celui qui retrouve la musique pour ce qu'elle est... il y en a moins.
Le Vincent SV-237 MKII appartient clairement à cette seconde catégorie. Et la petite flamme, ce soir, brûle encore.
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Les Notes :
Fabrication : 17/20
Image : 15/20
Timbres : 15/20
Dynamique : 16/20
Transparence : 14/20
Naturel : 15/20 Qualité/Prix : 19/20
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Les propos et les avis énoncés dans ce test n'engagent que l'auteur de ce test et en rien la société Opus 51. Les avis donnés ne concernent que le produit testé.



